Le secrétaire général de la CSA-Bénin était l’invité d’Éden TV. À l’heure du bilan des dix années de gouvernance de Patrice Talon et des premières semaines du mandat de Romuald Wadagni, Anselme Amoussou livre une analyse sans complaisance. S’il reconnaît les avancées enregistrées sous l’ancien régime, notamment dans les infrastructures, il dénonce une gouvernance qu’il juge trop peu ouverte au dialogue social et aux préoccupations humaines. Dans le même temps, il assume le choix de certaines centrales syndicales de donner une chance au nouveau pouvoir.
Dix ans de Talon : des résultats visibles, mais un déficit de dialogue
Pour Anselme Amoussou, le bilan des dix années de Patrice Talon ne peut pas être réduit à une opposition entre réussite et échec. Le responsable syndical reconnaît volontiers les transformations visibles opérées dans le pays, notamment dans les infrastructures, les routes, les marchés, les hôpitaux et certains secteurs sociaux. Mais, selon lui, ces réalisations matérielles ne suffisent pas à mesurer la réussite d’une gouvernance. « Tout n’est pas que matériel », résume-t-il en substance. Pour le secrétaire général de la CSA-Bénin, une gouvernance doit également se mesurer à la capacité de garantir l’épanouissement des citoyens, la liberté d’expression, le dialogue social et la possibilité pour les travailleurs de faire entendre leurs préoccupations.
Son principal reproche à la gouvernance Talon porte ainsi sur le rapport entretenu avec les organisations syndicales et les autres acteurs sociaux. Il estime que le pouvoir a trop souvent considéré la contestation comme une menace plutôt que comme un mécanisme permettant de corriger certaines décisions.
« Donnez une chance au dialogue social »
Anselme Amoussou plaide pour une nouvelle conception des rapports entre pouvoir et syndicats. Pour lui, le syndicalisme ne doit pas être systématiquement perçu comme un adversaire du gouvernement. Il défend plutôt l’idée d’un syndicalisme pouvant devenir un partenaire de la gouvernance lorsque les réformes vont dans le sens de l’intérêt général.
Selon lui, les centrales syndicales auraient même pu accompagner certaines réformes si elles avaient été suffisamment associées à leur conception et à leur mise en œuvre. « Le syndicat et le gouvernement, on ne va pas tout le temps en duel. Parfois, on peut être un duo », explique-t-il.
Cette approche constitue, à ses yeux, l’un des grands enseignements à tirer de la décennie écoulée : un gouvernement ne perd rien à écouter ses contradicteurs. Au contraire, les remarques venues des syndicats, de la société civile ou des citoyens peuvent contribuer à améliorer les politiques publiques.
La loi sur l’embauche, symbole d’un dialogue jugé insuffisant
Pour illustrer son propos, le responsable syndical revient sur la loi sur l’embauche. Il affirme que la CSA avait mobilisé un expert pour analyser l’avant-projet et identifier aussi bien ses avancées que ses dispositions jugées problématiques. Les observations avaient ensuite été transmises aux députés, avec une demande de ne pas adopter le texte en l’état. Mais la loi a finalement été votée. Pour Anselme Amoussou, cet épisode montre que les organisations syndicales peuvent faire leur travail, produire des propositions et alerter les pouvoirs publics sans que leurs recommandations soient nécessairement prises en compte. Il refuse donc que la responsabilité de la dégradation du dialogue social soit systématiquement imputée aux syndicats.
Des infrastructures saluées, mais une dimension humaine à renforcer
Le secrétaire général de la CSA-Bénin ne nie pas les réalisations de Patrice Talon. Il cite notamment le secteur éducatif comme exemple de progrès dans la gestion publique. Il évoque la distribution de moustiquaires dans les écoles et souligne le changement de comportement observé chez certains responsables scolaires : traçabilité de la distribution, preuves de remise aux bénéficiaires et retour des surplus à l’administration. Pour lui, cette évolution constitue un résultat important de la rigueur administrative. Mais il établit une distinction entre rigueur et rigorisme. La rigueur, estime-t-il, peut améliorer le fonctionnement de l’État. Le rigorisme, en revanche, peut devenir contre-productif lorsqu'il empêche les citoyens et les travailleurs de faire entendre leurs préoccupations.
Salaires, SMIG et coût de la vie : « On ne peut pas tout mettre sur le compte des résultats »
Anselme Amoussou reconnaît également la revalorisation du SMIG, désormais fixé à 52 000 francs CFA, ainsi que certaines augmentations salariales. Mais il estime que ces mesures doivent être mises en perspective avec le coût de la vie. Selon lui, l’augmentation du salaire ne peut être appréciée indépendamment du prix des loyers, des transports, des produits de première nécessité et des autres charges supportées par les ménages. Il cite notamment le coût du déplacement quotidien de travailleurs vivant dans les zones périphériques et travaillant à Cotonou.bPour lui, le véritable indicateur doit être le niveau de vie réel des citoyens. « On peut applaudir cinq minutes pour dire oui, le SMIG a été augmenté, les salaires ont été revalorisés », explique-t-il en substance, tout en estimant qu'il reste encore une importante marge de progression.
Logements sociaux : une politique qui doit davantage tenir compte des réalités locales
Le responsable syndical s’interroge également sur la politique de logements sociaux. Il estime que les modèles proposés doivent davantage tenir compte des habitudes et des réalités sociologiques béninoises. Pour lui, l’idée du logement social est pertinente, mais sa mise en œuvre gagnerait à être discutée avec les bénéficiaires potentiels afin de mieux répondre à leurs besoins et à leurs capacités financières. Son raisonnement est simple : une bonne politique publique peut devenir moins efficace lorsqu’elle est conçue sans suffisamment consulter ceux auxquels elle est destinée.
La loi sur la grève : les syndicats reconnaissent aussi leurs propres faiblesses
Sur la question de la grève, Anselme Amoussou adopte une position plus nuancée. Il reconnaît que les organisations syndicales ont parfois pu abuser de ce moyen de revendication. Mais il estime que les restrictions imposées à la grève ne peuvent être analysées indépendamment du fonctionnement du dialogue social. Selon lui, si les travailleurs disposent de véritables espaces pour exprimer leurs préoccupations et obtenir des réponses, le recours à la grève devient naturellement moins nécessaire. Il tire également un enseignement des dix dernières années : la gouvernance Talon aurait révélé les faiblesses internes du mouvement syndical. Faible mobilisation, difficultés de financement, recul du militantisme et éloignement entre les bases et les directions : le responsable syndical considère que les centrales doivent désormais travailler à corriger ces insuffisances. Avec une formule assumée, il dit même devoir « remercier » la gouvernance Talon de leur avoir permis de prendre conscience de ces faiblesses.
Assurance maladie : un chantier encore inachevé
Autre point évoqué, l’assurance maladie. Anselme Amoussou reconnaît l’intérêt du projet et affirme que les organisations syndicales étaient disposées à accompagner sa mise en œuvre.BMais après dix années, il considère que l'incapacité à concrétiser pleinement cette politique constitue un échec qui doit être assumé. Pour lui, le nouveau gouvernement devra rapidement relever ce défi, notamment en matière de protection sociale et d’accès aux soins.
Wadagni : « Nous n’avons aucune garantie »
C’est sur le nouveau pouvoir que le discours du secrétaire général de la CSA-Bénin prend une nouvelle tonalité. Plusieurs centrales syndicales ont choisi d’apporter leur soutien à Romuald Wadagni. Mais Anselme Amoussou tient à préciser que ce soutien ne repose sur aucune garantie formelle. « Nous n’avons aucune garantie », reconnaît-il. Pourquoi, dès lors, soutenir le nouveau président ? Parce que les syndicats veulent, selon lui, sortir d’une logique d’affrontement permanent et donner une chance au dialogue.
Anselme Amoussou explique que les échanges qu’il a eus avec Romuald Wadagni et son équipe lui ont donné l’impression qu’une autre approche de la gouvernance était possible. Il dit notamment avoir retenu l’importance accordée dans les discours du nouveau chef de l’État aux questions sociales, à la pauvreté et aux populations vulnérables.
Un soutien sous surveillance
Le soutien à Romuald Wadagni n’est toutefois pas présenté comme un blanc-seing. La CSA et les autres centrales concernées ont choisi de rendre leur position publique afin que les citoyens puissent également observer l’évolution de la nouvelle gouvernance. Le message est clair : le soutien peut évoluer en fonction des actes posés par le pouvoir. Si le nouveau président respecte ses engagements et instaure un véritable dialogue social, les syndicats se disent prêts à l’accompagner.
Dans le cas contraire, ils se réservent le droit de dénoncer les insuffisances du pouvoir. Anselme Amoussou veut ainsi démontrer que les syndicats ne sont pas engagés dans un combat personnel contre un président. Leur position, affirme-t-il, relève d’abord de principes.
Emploi des jeunes : les syndicats veulent être considérés comme des partenaires
Sur l’emploi des jeunes, le secrétaire général de la CSA-Bénin se dit également disposé à accompagner les initiatives du gouvernement.
Il estime que les organisations syndicales disposent d’une expertise et d’une expérience susceptibles de contribuer à l’élaboration de politiques efficaces d’insertion professionnelle. Il propose notamment de revoir la perception du syndicalisme. Pour lui, le syndicat ne doit pas seulement être au service du travailleur. Il doit également contribuer à la réussite de l’entreprise. Cette conception devrait permettre, selon lui, de construire des relations plus équilibrées entre travailleurs et employeurs.
GDIZ : créer des emplois, mais aussi protéger les travailleurs
La Zone industrielle de Glo-Djigbé-Zè, la GDIZ, constitue pour lui un exemple intéressant. Il reconnaît l’importance des emplois créés et l’impact économique du projet. Mais il estime que les syndicats doivent pouvoir y jouer pleinement leur rôle. La question des équipements de protection, de la sécurité au travail et des conditions d’exercice doit notamment pouvoir être discutée avec les employeurs.
Pour Anselme Amoussou, créer des milliers d’emplois ne suffit donc pas. Il faut également garantir aux travailleurs des conditions dignes et sécurisées.
Le rêve d’un nouveau pacte social
Au terme de son intervention, Anselme Amoussou dessine finalement les contours de ce qu’il souhaite pour le septennat de Romuald Wadagni : une gouvernance davantage fondée sur l’écoute, le dialogue et la co-construction. Il ne demande pas aux syndicats de gouverner à la place de l’exécutif. Il souhaite qu’ils puissent participer aux discussions et contribuer à améliorer les décisions publiques. Pour lui, le Bénin gagnerait à sortir de la logique selon laquelle le gouvernement serait le seul détenteur de l’intelligence et de la vérité.
Le message du secrétaire général de la CSA-Bénin est donc double : reconnaître les acquis de la gouvernance Talon, sans fermer les yeux sur ses limites, et donner à Romuald Wadagni une chance de faire autrement. Mais cette chance, prévient-il, ne sera pas éternelle. Elle dépendra de la capacité du nouveau pouvoir à transformer les promesses de dialogue en actes concrets. Au fond, Anselme Amoussou défend une idée simple : le syndicat ne doit plus être considéré comme un obstacle au développement, mais comme l’un des acteurs capables de contribuer à sa construction.
Zacharie GANGBO
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